
Gardienne de la sagesse Kêne, matriarche engagée dans l’émancipation des femmes, elle relie les générations avec force et sensibilité.
Femme-médecine, protectrice et musicienne de l’espace sacré des cérémonies.
Dona Txima Huni Kuin compte parmi les plus anciennes guérisseuses traditionnelles des plantes du peuple Huni Kuin, vivant sur les rives du fleuve Humaitá. Elle est aussi l’aînée du collectif de femmes Keneya Xarabu. Toute sa vie a été consacrée à préserver et transmettre le savoir du Kêne, ces motifs de guérison originels de son peuple que l’on retrouve souvent dans les vêtements et les bijoux.
Reconnue comme une grande détentrice des médecines traditionnelles Huni Kuin, elle porte notamment l’Ayahuasca, le Kambó, le Rapé et la Sananga. Son engagement s’inscrit aussi dans la sauvegarde des traditions cérémonielles, des pratiques de dieta et des rituels de guérison.
Parmi les médecines qu’elle transmet, elle veille sur le Hampaya, une dieta rituelle et vocale sacrée de son peuple. Cette pratique ancienne s’adresse à celles et ceux qui souhaitent ouvrir leur voix, approfondir leur communication et se relier à leur force intérieure à travers le son, la présence et l’intention. Le piment malagueta, petit piment brésilien très fort, y joue un rôle central : il réveille la voix et apporte clarté. À l’aide de la plume ou du bec de l’oiseau Txaná, connu pour imiter les chants de la forêt, elle dépose le piment sur la langue tout en formulant une prière sacrée. La personne entre alors dans l’esprit de l’oiseau, comme si elle devenait un petit Txaná qu’il faut nourrir chaque jour par le chant pour qu’il grandisse et transmette sa sagesse. La dieta qui suit est stricte : ni sel, ni sucre, ni café, ni aliments transformés, seulement des aliments légers et naturels, “comme un oiseau”, avec un engagement quotidien à chanter pour laisser l’esprit de la plante enseigner par la vibration.
À une époque, sur le territoire indigène du fleuve Humaitá, ce savoir ancestral était en train de disparaître. Il ne restait que très peu de praticiens et presque personne pour assurer la continuité de cette tradition. Face à cette situation, elle a pris l’initiative de voyager sur d’autres terres indigènes afin de renforcer et revitaliser ces connaissances. Ces déplacements lui ont permis d’approfondir l’enseignement de ses ancêtres et de renouer avec des traditions menacées d’oubli.
De retour au Humaitá, sa mission est devenue claire : partager cette sagesse avec d’autres femmes Huni Kuin afin que l’art du Kêne demeure vivant pour les générations futures. Avec la volonté d’autonomiser les femmes et de protéger l’héritage culturel et environnemental, elle a fondé le collectif Keneya Xarabu en 2022, aux côtés d’un petit groupe de femmes Huni Kuin d’Espelho da Vida. Cette initiative a été pensée pour encourager l’entrepreneuriat féminin socio-environnemental, renforcer l’identité culturelle et générer des revenus grâce au partage des savoirs, de l’autonomie et de l’art traditionnel.
En mai 2023, lors de la première rencontre des femmes du fleuve Humaitá, le collectif a élargi sa participation à des femmes des villages voisins. Ce moment a marqué une étape importante dans la création d’un réseau inter-villages solide, fondé sur la collaboration, le leadership et la préservation culturelle. Plus tard cette même année, dans le cadre du collectif Keneya Xarabu, elle a pris part à des échanges publics au Museu das Culturas Indígenas à São Paulo, partageant l’expérience du collectif, l’articulation entre villages et l’engagement à protéger la culture.
Elle est un pont entre les générations, mais aussi entre la forêt et celles et ceux qui sont prêts à marcher à ses côtés. Forte de plusieurs décennies d’expérience, elle accompagne chaque participant avec clarté, puissance et douceur. Elle mène ce travail en étroite collaboration avec son neveu, Tuim Nova Era, et la fille de celui-ci, Yeke Kaya Huni Kuin, afin que cette mission commune se poursuive au sein de la famille et à travers les générations.
Les Huni Kuin, aussi appelés Kaxinawá, sont un peuple indigène de l’Amazonie occidentale, présent à l’ouest du Brésil, surtout dans l’État de l’Acre, ainsi qu’à l’est du Pérou. Leur nom, Huni Kuin, signifie “vrai peuple” ou “peuple de tradition”, une appellation qu’ils préfèrent à Kaxinawá, terme associé à des sens péjoratifs. Leur population est aujourd’hui estimée à environ 10 000 personnes, réparties le long de plusieurs fleuves, dont le Purus, le Tarauacá, le Jordão et le Muru au Brésil, ainsi que le Purus et le Curanja au Pérou.
Leur histoire est profondément liée à la culture de la forêt. Appartenant à la famille linguistique pano, ils partagent des racines ancestrales avec d’autres peuples amazoniens. Malgré la marginalisation historique, la déforestation et la pression de l’agro-industrie, leur présence demeure forte dans la région. Les efforts récents du gouvernement brésilien et des organisations autochtones visent à délimiter leurs terres ancestrales, dans un combat toujours en cours reconnu par la Constitution de 1988.
Leur organisation sociale repose sur de petits villages, souvent accessibles uniquement par voie fluviale. Ces communautés s’articulent autour des liens de parenté et des rituels collectifs. Le leadership y est peu hiérarchisé, la cohésion naissant des liens spirituels et familiaux. Leur manière de vivre, le ñembiguá, est indissociable de la forêt : chasse, cueillette, agriculture et rituel s’entrelacent au quotidien.
La langue Hãtxa Kuin exprime pleinement leur identité. Cette langue pano, transmise oralement de génération en génération, coexiste avec un faible niveau d’alphabétisation en portugais ou en espagnol. La tradition orale porte leur cosmologie, leurs mythes, leur histoire et leur médecine. Les récits, les chants et les rassemblements cérémoniels sont à la fois des expressions culturelles et des gardiens de leur vision du monde.